Fribourg : La résidence d'Affry
siège du premier gouvernement de la Confédération Suisse.

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LOUIS D’AFFRY (1743-1810)

Louis Auguste Philippe Frédéric François, 2ème comte D'Affry, fils de Louis Auguste Augustin d’Affry (1713-1793) et de Marie Elisabeth Françoise, baronne d'Alt de Prévondavaux, naît à Fribourg le 8 février 1743, mais n’y est baptisé que le 6 avril 1744. Après des études au collège Louis-le-Grand à Paris, Louis d'Affry s’engage au service de France comme enseigne surnuméraire de la compagnie générale des Gardes-Suisses. Il fait la campagne de 1759 et se trouve à Aire-sur-la-Lys en 1760. Il devient ensuite aide de camp du lieutenant-général comte de Saint-Germain et fait la campagne 1761-62. Puis il est sous-aide major le 26 avril 1762, capitaine commandant la compagnie de son père en 1766, initié par lui à la diplomatie, maréchal de camp en 1784, et commandeur de l'ordre de Saint-Louis. Devenu brigadier le 1er mars 1780, il accède au grade de maréchal de camp le 1er janvier 1784. Membre du Conseil des Soixante à Fribourg en 1765, il présida les assemblées du corps de la noblesse en 1781-1782, après le soulèvement de Pierre-Nicolas Chenaux. Il participe, le 7 décembre 1781, à l’Assemblée de la Noblesse de Fribourg.

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Louis d’Affry, avec l’Acte de Médiation .
Peinture de Joseph de Landerset (1807) au Musée d’Art et d’Histoire de Fribourg

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Le lieutenant-général, Comte Louis Auguste Augustin d'AFFRY, (1713-1793), père de Louis d'Affry, de Fribourg, service de France; huile sur toile de J.-P. Bapst . 1739 (Château de Penthes)

Il épouse en 1770, Marie-Anne Constantine, comtesse de Diesbach-Steinbrugg, qui lui donna cinq enfants.

Louis d’Affry est seigneur de Brétigny et Saint-Barthélemy, propriétaire du grand château d'Affry à Givisiez (aujourd’hui appelé Le Manoir) et du manoir de Presles (alias Praell, alias Prehl, près de Morat; appartenant aujourd'hui à Martin Gutknecht). En ville de Fribourg, il possède une maison à la rue de Morat (aujourd’hui rue Pierre Aeby). Construite vers 1680 pour Antoine de Reynold, elle est vendue en 1777, par Marie Hélène de Reynold née Castella, à Louis d’Affry. Après les d’Affry, cette demeure passera par alliance aux Diesbach Torny. Une plaque commémorative a été placée près de l’entrée le 10 mars 2003.

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Il commanda l'armée du Haut-Rhin de janvier 1791 à avril 1792. De retour en Suisse en 1792, il préfère se retirer à Presles plutôt qu’à Givisiez. Louis d’Affry a vécu à l’ombre de son père jusqu’à la disparition de ce dernier en juin 1793. C’est un continuateur sur lequel va peser un lourd héritage. A la mort de son père, Louis d’Affry a cinquante ans et il ne lui reste plus que dix-sept ans à vivre. Sans l’expérience et les connaissances acquises auprès de lui sous l’Ancien Régime, jamais Louis d’Affry n’aurait pu jouer le rôle qui lui a été confié par Napoléon Bonaparte en 1803. Il poursuivra avec ce dernier la politique pragmatique initiée par son père en sa qualité d’ambassadeur informel du Corps helvétique en France. Nul ne savait mieux que lui concilier les intérêts et les prétentions souvent contradictoires des cantons avec la volonté du roi et de ses ministres. Il était mieux placé que quiconque pour faire passer discrètement dans son pays le message français et vice-versa. D’où chez ce personnage singulier, une attitude souvent attentiste, faisant couramment bonne figure à mauvais jeu.

Le 23 novembre 1797, ayant la chance de résider à Prêles, près de la grande route qui relie Lausanne à Morat, il rencontre le général Bonaparte qui traverse la Suisse pour se rendre de Genève à Bâle au Congrès de Rastatt. Hasard ou rencontre opportune longuement préméditée? Cette rencontre est un heureux présage pour d’Affry et l’heure va bientôt sonner pour lui de rejoindre le devant de la scène politique. Il fut adjoint au Conseil secret et commandant des troupes fribourgeoises levées le 23 janvier 1798. Il s'efforça d'éviter à Fribourg un combat inutile et se retrouva après la chute de la ville prise par les Français, le 2 mars 1798, membre du gouvernement provisoire, avant de s'opposer à l'Helvétique en fédéraliste modéré.

Connu de Bonaparte, qu'il avait accueilli à l'ossuaire de Morat en 1797, d'Affry fut membre Paris de la Consulta (1802-1803), à la suite de la guerre civile qui déchire la Suisse, conférence de la dernière chance destinée à régler la question suisse, où il deviendra rapidement la personnalité la plus en vue. Pour quelques mois, Paris allait devenir le siège des autorités suprêmes de l'Helvétie sous la forme d’une Constituante helvétique qui se déroule officiellement de décembre 1802 à février 1803. Le Fribourgeois Louis d'Affry se retrouve immédiatement dans le comité restreint où se prennent l’essentiel des décisions. Aussitôt arrivé dans la capitale, d’Affry prend différents contacts avec des gens influents et multiplie les rencontres informelles avec les généraux Rapp, Berthier et Mathieu Dumas, les deux Consuls, Cambacérès et Lebrun, des juristes et des financiers, des diplomates comme Talleyrand, Verninac et le comte d’Hauterive qui, justement, travaille à une nouvelle constitution helvétique. D’Affry réactive le réseau de connaissances hérité de son père. D’Affry persiste et signe sur le registre de la modestie. Il agit l’air de rien et sans arrogance, soucieux de n’effaroucher personne. Il lui faut ni attirer l’attention de ses adversaires ni surtout attiser prématurément la jalousie de ses amis, toujours prêts, comme mus par une seconde nature, à bondir sur toutes les têtes qui dépassent. Cela tombe bien, le profil bas plutôt que le style collet monté lui sied à merveille. En un mot, il cache bien son jeu ; on se croirait à un conclave ! Il sait se faire bien voir de ses adversaires qui votent pour lui, lorsqu’il fallait désigner un fédéraliste. Dès le départ, cela semble bien parti pour d’Affry car le premier Consul affecte de s’adresser à lui et à Reinhard, quand il parle à la députation suisse. D’Affry est l’un des premiers à remettre à Roederer son projet de pacte fédéral, accompagné d’un mémoire qui est approuvé en haut lieu, notamment par Talleyrand. La démarche est en soi surprenante, alors même que la députation sait désormais que les bases du pacte ne sont guère soumises à la discussion, les délégués devant se contenter d’élaborer les constitutions cantonales, ce qui n’est pas déjà une mince affaire. D’Affry agit avec tellement de discrétion que l’historiographie a peu relevé son rôle durant ces mois. Bonaparte lui permet pourtant de lui « parler avec confiance et franchise »[1].

D’Affry qui utilise des méthodes comparables à Bonaparte quand il s’agit de rassurer ses interlocuteurs a parfaitement compris qu’il pouvait influer sur la pensée du Premier consul, pour autant qu’il adopte les principes généraux définis par celui-ci. Il faut trouver un landamman à la Suisse, mais tous les hommes politiques suisses font pâle figure. Presque aucun n’a la carrure de l’homme d’Etat. Un seul ne limite pas son horizon aux seules limites de son canton, peut-être parce que Fribourg a souvent dû tenir compte par nécessité de son environnement. Nous pensons qu’il doit la faveur exceptionnelle dont il a fait l’objet à son nom, à sa personnalité et à son canton. Sous l’Ancien Régime déjà, au temps où la France donnait le ton à la culture européenne, un petit canton suisse était tout particulièrement attaché à sa destinée. Fribourg, ce point d'intersection géopolitique, formait un avant-goût, un avant-poste de la France. C’est le canton le mieux placé en 1803 pour fournir l’homme tant recherché pour autant qu’elle en dispose d’un. A la Consulta, Louis d’Affry, cet ancien militaire prudent et dévoué à la Suisse s’impose rapidement à ses collègues.

Napoléon Bonaparte lui octroya au printemps 1803 les pleins pouvoirs en Suisse durant la période de transition afin de mettre en œuvre l’Acte de médiation. C’est un fait unique dans les annales confédérées: jamais aucun Suisse n’avait eu autant d’attributions que lui. En effet, durant la période qui suivit la signature de l’Acte de Médiation jusqu’à la première Diète fédérale du 4 juillet 1803, il était, selon ses propres dires, un dictateur au sens romain. Des pleins pouvoirs certes mais dans le cadre défini par le premier Consul. «Il en use sans en abuser, il fait preuve d’une sage fermeté», relève à ce sujet le Conseiller fédéral Pascal Couchepin. Il en profita pour mener une délicate politique de modération, d’unification du pays et d’entente avec la France. Il devint avoyer de Fribourg et, grâce au premier Consul, Landamman de la Suisse en 1803, le premier à occuper cette charge qu'il retrouva en 1809. Avec lui, Fribourg devint le premier canton directeur (Vorort, en allemand) et la capitale de la Suisse. C’est donc dans la ville des Zaehringen que s’ouvre le 4 juillet 1803 la Diète fédérale.

La Médiation représente la phase d’initiation au consensus national, comme manière de vivre ensemble sur une base égalitaire entre tous les Suisses. Tout l’Acte de Médiation réside toutefois dans ce trait de génie : laisser aux Cantons désormais rééquilibrés leur caractère propre, leurs particularités découlant de leur histoire, placer surtout les nouvelles entités cantonales sur un plan d’égalité avec les anciens Etats confédérés, tout en les intégrant les uns et les autres dans un ensemble tempéré par un lien fédéral qui les unisse en leur donnant la cohésion indispensable. D’Affry a rendu viable l’idée suisse moderne.

Parce qu’il tente de fondre les acquis de la Révolution dans la légitimité historique, l’Acte de Médiation donne un avant-goût de la nature même du régime impérial qui sera instauré l’année suivante. D’Affry l’a formidablement secondé dans sa tâche. Et en ce sens, d’Affry fut aussi le médiateur entre les différents partis et dans leurs relations avec le Premier consul. Au fond pour Napoléon Bonaparte, d’Affry était l’archétype idéal de l’aristocrate helvétique, car susceptible de se rallier.

Il savait qu’entre deux maux il faut choisir le moindre, que la Suisse n’avait rien à attendre de bon de l’Autriche et qu’au final une politique francophile était la moins dangereuse. Il fut sincèrement dévoué aux intérêts de la France qui n’annexa jamais la Suisse. Habile négociateur, sage et expérimenté, il sut plier sans casser… la Suisse. Sa soumission apparemment absolue, sa déférence, sa condescendance, sont dans l’air du temps. Comment faire autrement avec Napoléon qui se laissa si souvent abuser par les flatteries de ses courtisans et de ses ennemis, tel le Tsar Alexandre.

S’accorder avec la France dans tous les sens de cette acception fut le credo de d’Affry. S’il n’avait été qu’un simple exécutant, le landamman aurait mené son pays à sa perte. Il faut avoir à l’idée que l’année 1803 fut une des plus déterminante que connut la Suisse. On y expérimente la viabilité du régime de la Médiation, c’est-à-dire sans doute une des dernières tentatives de sauver l’idée même de Suisse. En cas d’échec, la Suisse ne change plus de régime mais de statut au risque de se transformer comme bientôt Neuchâtel en prébende pour un obligé du chef de l’Etat français.

Inutile pourtant de mettre à son passif la soumission de la Confédération à la France, puisque la période impériale ne fait que concrétiser en l’exacerbant une tutelle qui lui était antérieure. Préserver l’avenir en maintenant la paix intérieure fut une des priorités de ce grand politique qui sut prendre la mesure du possible dans l’intérêt national, tandis que nombre de ses contemporains ignoraient jusqu’au sens à donner au mot national. Peu de gouvernants auraient alors eu l’envergure nécessaire pour assumer cette charge sans verser dans la défense d’intérêts particuliers. Louis d’Affry, en éloignant le spectre de l’annexion pure et simple ou déguisée, ne fut pas seulement le premier dans la liste des landammans mais celui qui rendit crédible le nouveau régime et légitime la fonction de landamman. L’expérience ne dura qu’une dizaine d’année mais servit de référence et de leçon aux réformateurs de 1848. Il fut sans conteste le plus qualifié des landammans dont la Confédération disposa durant cette déterminante et tumultueuse décennie au cours de laquelle la Suisse a bien failli disparaître corps et âme. Il fut sans doute le seul gouvernant suisse à posséder une dimension internationale, sachant affermir l’édifice du nouveau régime par un art consommé du compromis, comme lorsqu’il présida la première Diète réunie à Fribourg de juillet à septembre 1803 ou lorsqu’il sut avec subtilité arrondir les angles avec l’empereur ombrageux, et défendre avec succès la neutralité lors des délicates missions de 1804, 1805 et 1810 où il trouva les mots justes pour faire comprendre à Napoléon l’utilité de la neutralité suisse. Même si la neutralité suisse semble avoir été un vain mot pour Napoléon, d’Affry contribua à donner un sens à ce concept, d’abord en évitant toute tentation d’annexion pure et simple à la France, puis en évitant de faire à nouveau de la Suisse le théâtre des opérations militaires en 1805 et 1809. En 1810 à Paris, il reçut le cordon de commandeur de la Légion d'honneur. Placés dans son sillage, n’ayant plus qu’à suivre sa voie, les landammans Watteville et Reinhard surent à leur tour relayer cette politique. Ainsi, réussit-il à mériter à la fois la confiance de ses concitoyens et celle de leur encombrant protecteur.

A un Napoléon, Médiateur en titre de la Confédération correspond un landamman-porte-parole des Suisses en France et de la France en Suisse : un parfait intermédiaire, fonction qu'incarna sans fausse note d'Affry fils, l'interlocuteur privilégié des Français. En 1810, la Suisse républicaine est de plus en plus isolée dans l’Europe napoléonienne. Le service de France était en danger et il devenait urgent de sensibiliser l’empereur à ce problème. Pour sortir de l’impasse, Watteville se décida à envoyer à Paris un négociateur extraordinaire, et ce dernier ne pouvait être que d’Affry. L’annonce du mariage de l’empereur avec l’archiduchesse Marie-Louise fournit un excellent prétexte pour rencontrer et féliciter Napoléon. Pour Louis d’Affry c’est l’ultime mission à Paris. Napoléon était parti le 21 mars rejoindre sa nouvelle épouse à Compiègne. C’est là-bas que d’Affry alla complimenter l’empereur. Il fut reçu seul à seul par celui-ci dans son cabinet avant l’audience du dimanche 15 avril. D’Affry était chargé de traiter la délicate question de la capitulation militaire de 1803 et de la nomination d’un nouveau colonel-général. Il aborda l’empereur tout en finesse.

In extremis, lors de l’audience de congé du 17 juin, d’Affry reçoit le grand cordon de Commandeur de la Légion d’honneur. Il ne lui reste plus que neuf jours à vivre. D’Affry attendait beaucoup de cette ultime entrevue avec son Pygmalion. Il plaçait en elle les plus grands espoirs. De retour, l’homme d’Etat de 67 ans a rendez-vous pour en rendre compte à la Diète fédérale qui se tient à Berne. Mais le diplomate restera muet à tout jamais, terrassé par la maladie, chez lui à Fribourg, dans la nuit du 26 juin. Il est inhumé dans le caveau de famille aux Cordeliers. Au lendemain de sa disparition brutale, la consternation accabla tout le canton et tout le pays. Le grand homme aura des obsèques nationales. Même si Frédéric-César de La Harpe a vu en lui un simple « Préfet de la Suisse », son expérience lui permit de surmonter avec habileté les difficultés politiques du moment. Disons qu’il n’eut pas l’âme servile mais l’échine souple. Du temps où il fallait éviter les démarches inconsidérées et s’efforcer de durer, Louis d’Affry fut le Suisse que Napoléon apprécia le plus. Si on le compare aux autres landammans, force est de constater qu’il fut l’un des rares hommes d’Etat suisses d’envergure nationale que connut la période de l’Acte de Médiation, presque exclusivement dominée par des gestionnaires ou des patriotes cantonaux dépourvus de vision à long terme. D’Affry sut, pour sa part, remplir ses charges avec beaucoup de discernement, de tact et de fermeté. Grâce à son sens du contact, à sa pondération et à son entregent, il trouva quelques éminents compatriotes – au premier rang desquels le Zurichois Reinhard et le Bernois Watteville – qui l’ont compris et avec lesquels il a travaillé de conserve pour faire de la Suisse un pays à part entière dans cet espace géopolitique, aussi puissant qu’éphémère, qu’a été l’Europe napoléonienne. A sa mort, il laissera un grand vide. Le Zurichois Reinhard ne pourra qu’accompagner la chute du régime de l’Acte de Médiation dont l’essentiel fut sauvé paradoxalement –et une fois de plus- par l’étranger. Tandis que les Muret, Monod et autres Pidou passent pour les Pères de la Patrie vaudoise, d’Affry aurait fort bien pu incarner la Patrie suisse pour autant qu’à l’époque une conscience nationale ait réellement existé et qu’ensuite la période ne soit pas tombée dans l’oubli. Sans doute le seul Landamman à posséder une dimension internationale, il fut un chef d'Etat des plus compétents durant la Médiation. L’histoire des d’Affry, père et fils, illustre la longue quête diplomatique française d’un correspondant direct unique dans une Suisse aux exécutifs traditionnellement dispersés.

La famille d’Affry, si souvent trop brillante pour la parfois terne Helvétie a été en butte à l’hostilité tenace et l’incompréhension de ses contemporains. Il serait possible de revisiter une partie substantielle de l’histoire de France à travers les Suisses qui ont vécu et servi dans ce pays. Le moment est peut-être venu de redécouvrir certains destins suisses de ce temps fort de l’histoire européenne qu’est le tournant du XIXe siècle. Mais peut-être n’a-t-on toujours pas envie d’étudier ces témoins gênants et déconcertants d’une Suisse isolée et terriblement dépendante de son environnement européen, au moment où petit à petit, inexorablement, la Suisse se mettait à s’absenter de l’histoire. Ces Helvètes atypiques reflètent une Suisse sur le qui-vive, paralysée dans son action, croyant pouvoir échapper au sort commun et profiter de la situation tout en évitant de se laisser entraîner dans les grands événements de ce monde.

Bien plus qu’un simple intermédiaire, le passeur d’Affry ressemble à la Suisse appelée à occuper une position de relais entre le nord et le sud de l’Europe, l’Ancien Régime et les temps nouveaux. Faut-il s’attarder sur ce que la Médiation rétablit d’Ancien Régime de manière spectaculaire ou plutôt constater qu’en mêlant des nouveautés fondatrices d’une Suisse moderne au rétablissement des anciennes formes de gouvernement, la Médiation crée les conditions cadre à l’émergence de la Suisse contemporaine ? La question se pose notamment quant à la neutralité suisse. Durant la Médiation et sous l’impulsion de d’Affry, la Suisse parvient à se maintenir en dehors des conflits qui déchirent le continent, tout en faisant participer ses ressortissants à la construction de l’Europe voulue par Napoléon.

Le personnage de Louis d’Affry demeure teinté de mystère. Les pistes qui nous mènent à lui sont brouillées par les divers anathèmes dont sa mémoire fut gratifiée. Et puis, ne dirait-on pas que l’homme qui avait si bien su se faire oublier pendant la Révolution en a fait de même pour la postérité ? Indéniablement, il a souffert d’avoir un père charismatique et contesté, qui, sans doute, l’empêcha de son vivant, de s’épanouir. Le problème est récurrent chez les enfants de stars. D’où chez Louis d’Affry, ce désir de plaire aux autres au risque d’abdiquer sa propre personnalité. Cette attitude de longue durée lui donnera un don particulier pour le mimétisme. Quoique largement son aîné, il trouvera enfin en Napoléon Bonaparte ce père idéal de substitution qui le révélera à lui-même, qui lui fera et lui donnera confiance. Ce n’est pas seulement pour la Suisse que Bonaparte fut un homme providentiel ! Napoléon Bonaparte avait une vision des institutions suisses fondées sur la modicité des moyens et des perspectives. En ce sens, il ne prépare pas seulement le pays à s’accoutumer au consensus auquel nous tenons tant aujourd’hui mais à ce que nous fassions nous-même en permanence l’éloge de la modestie. Le Premier Consul a su parfaitement codifier un Etat central sans envergure « made in Switzerland », un Etat irrémédiablement affaibli, mais qui a tout de même eu le mérite d’exister, expression d’une souveraineté nationale, incarnation d’un contrat social intercantonal. Ce fut là l’essentiel.

Qui est Louis d’Affry en définitive ? Un conservateur éclairé qui sut se transcender par la mission que lui confia Napoléon Bonaparte ? Le personnage effacé, qui avait vécu la plus grande partie de sa vie à l’ombre d’un père omniprésent dans les coulisses du pouvoir royal, put à son tour donner toute sa mesure et même sans doute au-delà, dépassant ses limites, jouant un rôle que son père n’aurait vraisemblablement pas imaginé possible. Quand tant d’hommes politiques n’imaginent rien en dehors de leur zone d’influence et restent figés sur des positions héritées et immuables, d’Affry fut l’homme d’Etat qui sut évoluer et remettre en cause ses opinions. Sans doute fut-il plus apte à agir qu’à changer d’idées, ce qui ne le rend que plus attachant à nos yeux. Artisan consommé du juste-milieu, ce faux-moderne -qui ne satisfait personne mais qui, faute de mieux, finit par s’imposer à tout le monde- sut se laisser entraîner par un grand courant de l’Histoire, quand bien même avait-il conscience que le chemin emprunté conduirait tôt ou tard à l’effacement de la caste à laquelle il appartenait. Tel l’homme d’Etat romain Symmaque au IVe siècle, conscient que les valeurs païennes allaient disparaître et renonçant à un combat sans issue face au christianisme triomphant pour mieux finir en beauté, d’Affry accepta de composer avec l’héritier de la Révolution française, sachant pertinemment que plus rien ne serait comme avant. A travers lui, deux conceptions apparemment opposées de la société se sont rencontrées. D’où ce mélange subtil et a priori inconciliable de vieux principes régénérés mêlés à quelques idées nouvelles fondatrices du monde contemporain, qui fait toute l’originalité de l’époque de la Médiation.

Louis d’Affry a donné son style à la Médiation. Durant ces dix précieuses années passées dans l’oeil du cyclone européen, les Suisses officialisent une conscience nationale et font l’apprentissage du caractère irrémédiablement multiconfessionnel et plurilingue de la Suisse. Louis d’Affry a été l’adepte inconditionnel d’une politique de modération, d’unification du pays et d’entente avec la France, cette incontournable voisine qui, à travers l’Europe napoléonienne, dominait alors le Vieux Continent. La Suisse sut vivre sous son aile sans se faire écraser. Le Fribourgeois circonspect fut non seulement le plus grand politicien de son canton, mais aussi le personnage le plus influent, le plus puissant qu’ait connu la Suisse à son époque. Il fut même capable d’apparaître comme le plus représentatif, au grand bénéfice du pays. D’Affry est arrivé trop tôt au pouvoir pour être officiellement considéré comme le premier président de la Confédération. En sorte que sa chute dans l’oubli était en quelque sorte programmée, toute comme sa sortie tardive des oubliettes de l’Histoire.

Alain-Jacques Tornare

 

Sources :

Georges Andrey et Alain-Jacques Czouz-Tornare : Louis d’Affry 1743-1810, premier landamman de la Suisse. La Confédération suisse à l’heure napoléonienne, Editions Slatkine, Genève, 2003. 420 pages.

Dictionnaire Historique de la Suisse, Editions Gilles Attinger, Hauterive/NE, 2002, volume 1.

Articles Louis d’Affry (1743-1810), p. 95 et Louis-Auguste-Augustin d’Affry (1713-1793), p. 95-96. Historisches Lexikon der Schweiz, Schwabe Basel, 2002, Band I. Ludwig August Augustin von Affry, S. 122 et Ludwig von Affry, S. 123. Rédaction Alain-Jacques Czouz-Tornare.

Voir aussi : Fréd. de Diesbach, «Louis d'Affry Landammann de la Suisse, 1743-1810», in Annales fribourgeoises, 41, 1953.

Benoît de Diesbach, La famille d’Affry, Fribourg, Intermède Belleroche, 2003.


[1] Archives Nationales (AN), Paris, AF IV 1700, pièce 4 et AF, Berne, Paris P.361 : Le landamman d’Affry à Bonaparte, le 12 mars 1803.

Principaux ouvrages d'Alain-Jacques Tornare:

Vaudois et Confédérés au service de France 1789-1798. Préface de Georges-André Chevallaz. Editions Cabédita à Yens-sur-Morges. Collection Archives vivantes, 1998.

Dessins de presse 1848-1998. Jeux de miroirs dans la Maison suisse. Comité genevois pour le 150e anniversaire de l’Etat fédéral, Genève, 1998. Introduction & Catalogue.

La Franc-maçonnerie à Fribourg et en Suisse du XVIIIe au XXe siècle, Editions Slatkine, Genève, Musée d’Art et d’Histoire, Fribourg, 2001.
Georges Andrey et Alain-Jacques Tornare : “ Introduction : La Franc-Maçonnerie fribourgeoise, 250 ans d’histoire ”, p. 7-9.
Alain-Jacques Tornare : “ Les militaires fribourgeois dans la Franc-maçonnerie ”, p. 81-109.

Les Vaudois de Napoléon : des Pyramides à Waterloo. Préface du Président de la Confédération. Editions Cabédita à Yens-sur-Morges, 2003.

1803 Quand Fribourg était capitale de la Suisse/Als Freiburg die Haupstadt der Schweiz war. Catalogue publié en septembre 2003 par la Bibliothèque Cantonale et Universitaire de Fribourg, 40 pages.

(Sous la direction de Alain-Jacques Czouz-Tornare) : Quand Napoléon Bonaparte recréa la Suisse, Actes du colloque de La Sorbonne du 8 mars 2003, Paris, 2005, collection des études révolutionnaires no 7, Société des études robespierristes.

Le palais d'Affry à Paris

Anthon Chekhov un des plus grands romanciers et auteurs Russes (avec Tolstoï, Dostoïevski, Gorky, Tourgueniev, Gogol, et Pouchkine) est venu plusieurs fois à Paris vers 1890 / 1900, il descendait à l’hotel Vendôme. Ancien palais de la famille des comtes d’Affry, transformé en hotel de luxe, après avoir été un ministère, puis une ambassade. Anciennement nommé l’hôtel Bristol (où séjournait le roi d’Angleterre Edouard VII vers 1880). C’est également l’hôtel où sont descendus le prince Félix Félixovich Youssoupof (assassin, avec le grand duc Dimitri Pavlovich Romanof (neveu du Tsar) et leurs amis, de Gregory Raspoutine, à la fin 1916), et son épouse la princesse Irina Alexandrovna Youssoupova (nièce du Tsar), au début de 1919, après leur fuite conséquente aux évènements révolutionnaires. Lors de leur passage en France, en chemin vers l’Angleterre. Deux ans plus tard, en 1921, ils s’installeront définitivement en France, après avoir de nouveau provisoirement séjourné à l’hôtel Vendôme, avant d’acheter une maison. De nos jours, la majeure partie du bâtiment constitue l’hotel Vendôme, l’autre partie appartient au  palais du roi de Brunei à Paris, qui s’étend depuis le bâtiment adjacent.

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Bibliographie

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